“Les automobilistes ont perdu.”

C’est l’article qui circule sur tous les groupes WhatsApp parisiens dont je fais partie.

Parfois accompagné d’émojis “horreur”.
Souvent du petit bonhomme vert qui vomit.
Toujours répété en boucle, sur une ligne ou deux bien énervées.

Ah, ça jubile dans le camp du bien.

Ça ricane.
Ça se félicite.
Du “bien fait pour eux” à peine contenu.

Je repense à cette cliente “premium” que j’avais reçue il y a quelques années, juste après le Covid, au moment où la ville était déjà en plein dans ses grands chantiers.

Une femme très aisée, habituée à voyager en first class, partout dans le monde.
Et surtout, avec cette nostalgie ardente de Paris, celle des années 90.

Les années Palace.
Les années mannequins stars.
Quand ils étaient encore tous là.
De Michael Jackson à Bowie, en passant par Ardisson au sommet, les Costes, Mugler (le vrai), George Michael.

Elle venait régulièrement à Paris pour ses affaires.
Elle louait une petite voiture, circulait dans la ville, fière de reconnaître les rues, de ne pas se perdre.

Elle n’était pas revenue depuis 2014.

Que dire du choc.

Je peux vous le dire.

Le moment le plus révélateur ?
Un trajet.

Du Meurice, rue de Rivoli, à un restaurant dans le 16e.

Un trajet banal.

Qui a pris plus d’une heure.

Qui a pris plus d’une heure.

Un taxi, les seuls encore tolérés sur cette voie, que j’avais dû commander, mes chauffeurs VTC habituels n’ayant plus accès à ce parcours.

Et nous, à l’arrière, bloqués place de la Concorde, à attendre.

Et là, spectacle.

À gauche, trois voies ouvertes aux cycles en tous genres.
À droite, nous. Bloqués.

Et devant nous : ce que j’ai fini par appeler, selon mon humeur, le Cirque Pinder.
Ou le Cirque Zavatta.

Une collection invraisemblable de vélos, trottinettes, roues en tous genres.
Des silhouettes penchées, debout, assises, à deux parfois.
Cheveux au vent, têtes baissées, rires gras.

Une foule en mouvement, libre, fluide.

Et nous, à l’arrêt.

Et là, on comprend.

Quelque chose ne tourne plus rond.

Pas leurs roues.

Pas la nôtre.

Mais cette nouvelle organisation de la ville.

Et avec elle, tout un imaginaire qui disparaît.

Les “Paris by night”.

Ce rituel que nous avons tous connu.

Tous ceux qui ont grandi à Paris, ou juste à côté.
Tous ceux qui ont un jour reçu des amis venus de province, de grande banlieue ou de l’étranger.

Cette phrase, toujours la même :

“Allez, mettez vos manteaux, on va faire Paris by night.”

Et on y allait.

Traverser la ville.
Montrer. Partager.

Et surtout, ce moment.

Remonter Rivoli.

Puis, d’un coup de volant à gauche, déboucher sur la place de la Concorde.

Et là…

Les regards qui s’écarquillent.
Les yeux éberlués.

Les “oh”.
Les “ah”.

Ce silence, une demi-seconde, puis les réactions qui montent.

La place qui s’ouvre.
La perspective.

Et au loin, la Tour Eiffel.

Puis on enchaîne.

Les jardins
Les Champs-Élysées.
Et nous, un regard dans le rétroviseur.

Juste pour voir.

Et savoir que ça avait marché.

Tout ça ?

Finito.
Finito la comedia.

Aujourd’hui, vous voulez découvrir Paris by night ?

Ce sera en trottinette.
Ou en vélo.

Vous êtes élégamment habillés ?

Vous n’avez rien compris.

L’époque est aux Crocs.
Aux looks adaptés à la selle de vélo électrique dernier cri.

Vous aimez les voitures confortables, silencieuses, qui sentent le cuir ?

Alors vous êtes suspect.

Vous êtes réac
Vous êtes irresponsable.
Vous êtes, disent-ils, hors du temps.

Bref.

Vous n’avez plus vraiment votre place.

Ni en voiture.
Ni, parfois, à Paris tout court.

Et ce n’est, probablement, que le début.

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